Hypersensibilité, mythe ou réalité ?
- Whizkid

- 31 juil. 2024
- 22 min de lecture

Je vais parler uniquement de la théorie de l'hypersensibilité d'Elaine Aron. Il existe d'autres manières plus scientifique de mesurer et de définir la sensibilité comme la théorie de l'intégration sensorielle mais je ne vais pas aborder le sujet ( du moins dans cette réponse).
La pseudo-théorie de l'hypersensibilité peut se greffer à la légende noire du surdoué (Pour ceux qui ne savent pas ce que c'est, faites vos propres recherches). Cette théorie peut concerner des non-HPI mais bien souvent il est sous-entendu que si on se retrouve dans l'hypersensibilité, il y a de fortes chances que l'on soit également HPI, ce qui attire des clients chez les praticiens spécialistes du QI. Ces mêmes clients n'auraient pas éprouvés le besoin de se faire tester si ils ne s'étaient pas reconnus dans l'hypersensibilité. Il s'agit ni plus ni moins que d'une technique de vente. (Ce n'est pas un problème en soi car nous vivons dans une société de consommation. En revanche cela m'étonne que la plupart des gens n'arrivent pas à identifier ces techniques de vente alors qu'elles me sautent aux yeux. Serais-je hypersensible ? Nan juste un peu plus observateur et renseigné que les autres . Bonne nouvelle : ce n'est pas inné mais acquis.)
I - Présentation de ce concept foireux :
Si vous vous êtes intéressés à la psychologie, vous êtes sans doute tombés sur ce concept un peu flou et largement pseudoscientifique qu'est l'hypersensibilité. Dans la littérature grand public elle se défini comme suit :
Il s'agit d'une personne ayant une sensibilité aux sens accrues (hyperesthésie), une réactivité émotionnelle plus forte , une empathie élevée , une hyperexcitabilité, un mode de traitement de l’information plus élevé. Il me semble important de préciser, afin de comprendre le succès marketing de cette théorie, que tous les hauts potentiels intellectuels (sans exceptions) seraient concernés par l'hypersensibilité ainsi que de nombreux médians chanceux (J’appelle médians les personnes se situant dans la moyenne). Soit environ 30 % de la population. (Il faut bien trouver des clients.)
Pour illustrer, la perception selon Elaine Aron :


II - Ce que je reproche à cette théorie :
Elle est clairement pseudoscientifique, il n’y a aucune mesure objective de ce trait. Pour savoir si on est hypersensible il suffit de se reconnaître. Dans ce cas, il ne s’agit plus d’une hyper-sensibilité d’un point de vue statistique, mais d’une sensibilité fréquente, représentant la norme. ( 30% de la population c'est énorme ).
Elle est déconnectée de la réalité scientifique. Un neurologue s'arracherait les cheveux si il voyait ça ou se tordrait de rire. Afin de développer mes propos, je vais reprendre les critères un à un.
III - Les sens accrus :
En ce qui concerne les sens, nous n'en avons pas 5 mais 9 : Nous avons l'ouïe, la vue, le toucher, l'odorat, le goût mais aussi la proprioception (savoir se repérer dans l'espace), l’équilibrioception (avoir le sens de l'équilibre), la nociception (percevoir la douleur) et la thermoception (percevoir la température). (Ou sont les retours de personnes présentant trop d'équilibre ? Pour qu'il y en ait il faudrait déjà que le grand publique sache que l'équilibrioception existe.)
La vue:
La sensibilité visuelle définie par Elaine Aron se traduit par une personne qui voit tout dans son environnement et dans les interactions. Le problème avec cette explication est qu'elle n'a rien à voir avec le sens de la vue à proprement parler. Il s'agit en fait d'une question d'attention et d’interprétation.
L'ouïe:
Qu'est ce qu'une personne ayant une ouïe plus développée que la moyenne ? Est-ce le fait d'entendre des sons de faible intensité ? Ou des fréquences plus faibles ou plus aiguës ?
Pour Elaine Aron il s'agit de ne pas réussir à filtrer la conversation de notre interlocuteur dans un restaurant bruyant ou de ne pas réussir à détacher notre attention du tic-tac de l'horloge. En fait il ne s'agit pas d'un problème de sensibilité de l' ouïe mais encore d'un problème d'attention.
Le toucher :
Il peut y avoir à la fois une attention focalisée sur une étiquette par exemple, et des récepteurs très sensibles qui vont créer une sensation d’irritation de la peau. Pour parler d'hypersensibilité au toucher il faut que ces récepteurs soient plus sensible que la moyenne. Comment mesure t-on cette sensibilité ? Se reconnaître dans la description ne suffit pas et il ne faut pas oublier que notre interprétation joue un rôle dans notre perception du réel.
L'odorat et le goût :
Ces deux sens sont liés et ne peuvent faire intervenir l'attention. En revanche notre perception peut être biaisée puisque nous interprétons ce que nos sens captent. Il existe une étude assez connue qui prouve que nous sommes incapables de faire la différence à l'aveugle entre un vin d’exception et un vin bas de gamme. Si on inverse les packagings les gouteurs vont s’imaginer que le vin bas de gamme est excellent sous prétexte que la bouteille est celle d'un vin réputé.
Les œnologue n'ont pas un goût exceptionnels, ils se sont juste entrainés à différencier les bons vins des mauvais. N'importe qui peut affiner son goût et son odorat, il ne s'agit que d'une question d'entrainement. Il ne faut pas oublier non plus que nous avons des limites physiologiques.
Pour résumer, l'hyperesthésie des 5 sens relève d'avantage du fantasme que de la réalité physiologique. Les gens confondent la sensibilité sensorielle avec des problèmes d'interprétation et d'attention.
IV -L'hyper-réactivité émotionnelle :
Peut-on ressentir plus d'émotion que la moyenne ? Oui, mais cette hyper-réactivité émotionnelle a deux origines non exclusives entre elles. Elle peut être d'origine génétique ou être acquise avec le temps, lorsqu'on acquiert certains types de schémas de pensées.
Il n'est pas faux de dire qu'il existe une composante génétique rendant les amygdales cérébrales plus réactives. Néanmoins, les études en imagerie cérébrale ont montré que le lien entre le cortex préfrontal et les amygdales étaient beaucoup plus faible. Or le cortex préfrontal sert de frein à la réactivité des amygdales. Une personne peut manifester des émotions intenses tout en étant capable de les réguler. Elle utilisera alors son cortex préfrontal pour cela et renforcera le lien entre ces deux structures. En effet, la force du lien entre le cortex préfrontal et les amygdales est construite et non innée. Il se peut alors que les personnes dont les amygdales sont plus réactives se laissent emporter par les sensations physiologiques générées par le système sympathique sur commande des amygdales sans réussir à utiliser leur cortex préfrontal pour réguler ces dernières. Pourtant le frein qu’exerce leur cortex préfrontal n’est pas inexistant et il est possible de renforcer le lien entre les deux structures. Bref, « l'hypersensibilité » ça se contrôle même si c'est génétique.
En ce qui concerne « l'hypersensibilité » acquise, les schémas de pensées intégrées sont certaines pensées limitantes et interprétatives sur le monde. Les personnes se reconnaissant dans l'hypersensibilité qui se font suivre par un psy ont forcément des pensées dysfonctionnelles (dans le cas contraire elles n'auraient pas éprouvés le besoin de consulter). Elles possèdent toutes des interprétations sur le monde qui ne correspondent pas forcément à la réalité et attribuent une valence émotionnelle positive ou négative à cette interprétation, ce qui créait l’émotion, voire même l’accentue.
La vision neutre, objective et juste du monde n’existe pas. Même chez les HPI.
V -L’hyper-empathie :
Définition scientifique de l'empathie :
Qu'est-ce que l'empathie ? Ce n'est pas ce que l'on pense au sens courant du terme.
Les travaux d’Alain Berthoz sur l’empathie la définissent comme un phénomène complexe multidimensionnel impliquant des processus perceptifs, cognitifs, motivationnels et mnésiques interagissant entre eux.
Il y a ainsi des processus automatiques mettant en œuvre les neurones miroirs qui simulent en soi-même ce qu’autrui est en train de vivre. Berthoz insiste sur le fait qu’il est important de maintenir une conscience de soi car si ce n’est pas le cas, nous ne faisons pas la distinction entre ce que ressent autrui et ce que nous ressentons.
L’empathie est en effet souvent confondue avec le fait de ressentir en soi ce que ressent autrui, alors qu’il s’agit de contagion émotionnelle. Ce processus est un processus primaire non élaboré qui est souvent activé lors de grands rassemblements sociaux (concert, stade…), mais aussi de manière plus individuelle entre deux personnes. Les publicitaires, les réalisateurs de films s’appuient sur elle.
Afin de maintenir la distinction entre soi et autrui, il faut des processus autorégulateurs qui sont sous-tendus par les fonctions exécutives. Il y a ensuite des processus cognitifs, que l’on appelle “théorie de l’esprit”, pour se représenter les états mentaux d’autrui. Puis interviennent des processus émotionnels qui permettent de percevoir, reconnaître identifier les émotions d’autrui. De manière peut-être surprenante, sont mis en œuvre des processus visuo-spatiaux en simulant son corps dans la position du corps d’autrui. Il n’y a donc pas de module de l’empathie, ni de région cérébrale spécifique qui la sous-tendrait.
Pour résumer, l’empathie consiste à se mettre à la place de l’autre d’un point de vue cognitif et spatial, tout en gardant sa place. Ce n’est pas ressentir en soi ce que l’autre ressent comme on pourrait le penser.
L'hyper-empathie selon Elaine Aron :
Il existe des personnes pensant être empathiques car elles ressentent les émotions d’autrui. En réalité, il s’agit plus d’une projection du vécu de la personne sur ce que l’autre peut ressentir : Elles imaginent puis ressentent ce qu’elles ressentiraient elles, si elles étaient dans la même situation. Cependant elles oublient que l'autre n'a ni la même personnalité, ni le même vécu, ni les même références, la même éducation... et ne tient pas compte du fait que l’autre puisse penser et ressentir autre chose.
L'exemple qui revient souvent est un hypersensible qui refuse de prendre le métro car le malheur des gens déteint sur lui.
Ce ressenti est alors pris pour argent comptant de deux manières :
Cela suppose que les gens sont réellement malheureux. (Qui a dit que les gens étaient malheureux ? )
Les « hypersensibles » qui ressentent cela ont objectivement raison et sont doués de clairvoyance et d’hyper-empathie. (Ou sont passés l'interprétation et le ressenti ?)
L'erreur courante est de confonde notre vision du monde avec celle des autres et de la réalité.
D’autres personnes se disant empathiques en ressentant l’émotion d’autrui peuvent dire certaines choses qui vont vexer l’autre sans comprendre pourquoi. Lorsque on leur demande ce qu’elles ressentiraient si on leur disait cette même chose, instantanément, elles disent qu’elles le prendraient mal. Pourtant ce petit exercice de prise de perspective qu’est la théorie de l’esprit est un composant essentiel de l’empathie. Pourquoi en sont-elles dépourvues alors qu'il s'agit de la base de l'empathie ? Tout simplement parce qu'elles se pensent empathique mais ne le sont pas. (vive l'effet Dunning-Kruger)
La reconnaissance des émotions non verbales
Il existe des tests de sensibilité non verbale (PONS) où l’on montre des vidéos avec image et son, des vidéos sans son et uniquement des sons d’une personne exprimant des émotions. Les sons proviennent de la voix de la personne mais ils ont été manipulés pour ne pas que l’on comprenne les paroles. En ce sens, ce test est dit non-verbal car nous ne pouvons nous servir du sens véhiculé par la voix mais uniquement de l’intonation ou de la prosodie.
Dans leurs études de validation du test, les auteurs ont cherché à savoir si cette compétence était en lien avec l’intelligence ou alors était un construct différent. En effet, si une compétence mesurée est trop fortement liée à une autre compétence ou capacité, cela signifie que ces deux compétences ou capacités se chevauchent et que le nouveau test n’apporte rien de plus qu’un test déjà existant. Or, ici, les études de validation du test de sensibilité non verbale démontre un construct bien différent de celui de l’intelligence car les performances à ce test ne sont corrélées qu’à 0.19 avec le QI. Cela démontre l’indépendance de ces deux compétences.
En d’autres termes, réussir à identifier les émotions en se servant juste d’images ou de la prosodie n’est pas lié à l’intelligence. Être intelligent ne permet donc pas de mieux identifier l’émotion d’autrui si nous ne nous servons pas du contenu verbal échangé.
De plus, il était également demandé aux sujets d’estimer leurs réussites à ce test. Aucun lien n’était trouvé entre leurs estimations de réussite et leurs réelles réussites, à part à certains moments, un lien négatif, c’est-à-dire que les sujets sur-évaluaient leurs réussites. En revanche, lorsque l’on demandait à un proche (conjoint, enseignant, tuteur…) d’évaluer la réussite du sujet, sa prédiction était plus proche de la réussite effective. Ceci signifie que nous ne sommes pas les mieux placés pour savoir si nous réussissons à reconnaître l’émotion d’autrui et que les personnes les plus susceptibles d’estimer cette compétence sont nos proches. Peut être parce qu’elles mesurent la différence entre ce qu’elles éprouvent et l’interprétation qui en est faite par le sujet.
À retenir :
L’empathie n’est pas ressentir en soi ce que l’autre ressent. Ceci est un processus différent qui s’appelle “la contagion émotionnelle”. L’empathie est un phénomène complexe et multidimensionnel qui fait intervenir des processus automatiques et contrôlés où il est nécessaire de rester à sa place. La capacité à reconnaître les émotions d’autrui sans utiliser le verbal n’est pas lié à l’intelligence. Par ailleurs, nous ne sommes pas les mieux placés pour estimer nos capacités à identifier correctement les émotions d’autrui et parfois même, nous nous leurrons complètement. En revanche, nos proches sont plus à même d’estimer nos réelles compétences en la matière.
VI - Mode de traitement de l'information plus élevé :
J'apprécie particulièrement le livre “Pourquoi l’intelligence rend idiot” car il explique bien ce qu’est un raisonnement motivé, motivé par nos croyances, motivé par nos émotions, motivé par le maintien de notre estime de soi, même dans l’erreur.
En dehors des biais cognitifs, notre cerveau est victime de biais perceptifs.

Nous nous rendons alors compte que notre cerveau n’est pas un capteur neutre du monde et qu’il interprète en fonction de ce qu’il connaît déjà.
biais mnésique :
Il est souvent associé à l’intelligence ce que l’on nomme le syndrome de Cassandre. Dans la mythologie grecque, Cassandre avait hérité du don de prophétie et en même temps, de la malédiction de ne jamais être crue. On dit souvent que les personnes HPI ont le syndrome de Cassandre, qu’elles devinent ce qui va se passer mais que personne ne les écoute. Cela concerne surtout le monde du travail, mais pas que. Or, nous avons tous un biais mnésique qui consiste à se souvenir des choses que lorsque nos prédictions se sont réalisées et à oublier toutes les fois où elles ne se sont pas réalisées. Un peu comme après avoir consulté une “voyante”, nous nous souvenons des fois où ce qu’elle nous a dit était vrai (et relevant ainsi d’une coïncidence que le hasard offre), mais pas les plus nombreuses fois où sa prédiction ne s’est pas réalisée. Et si celle-ci ne s’est pas réalisée, nous justifions ce fait que c’est grâce à elle car nous avons tenu compte de ses conseils, ce qui a conjuré le sort. Ce biais mnésique se produit extrêmement souvent car nous mémorisons davantage ce qui nous a touché (l’émotion engendrée par l’événement se produisant favorise la mémorisation) que ce qui nous a moins touché, en l’occurrence ici par l’absence de l’événement.
A retenir :
L’intelligence n’est pas la lucidité. Parfois même, être très intelligent “rend idiot” et les capacités cognitives sont utilisées pour justifier nos croyances et préserver notre estime de soi. Nous sommes tous, autant que nous sommes, soumis à de nombreux biais, qu’ils soient cognitifs ou perceptifs. Les capacités de traitement de l’information d’une personne à haut QI ne signifient pas que l’information traitée soit exacte. Un autre biais cognitif, appelé mnésique, nous fait nous souvenir que les moments où nous avons vu juste et pas les autres fois.
VII - Le sentiment d’injustice :
Nombreuses personnes à haut potentiel intellectuel affirment qu’elles ne supportent pas l’injustice. Ceci est même devenu un trait les caractérisant dans la littérature grand public. Mais qu’est exactement ce sentiment d’injustice ? Y a-t-il déjà une définition scientifique ? Est-ce qu’il n’y a que les personnes à haut QI qui y sont sensibles ?
Le sentiment d’injustice n’existe pas scientifiquement parlant, comme beaucoup de concepts utilisés en psychologie populaire, alors j’essaie de décrypter ce qui se cache derrière.
En premier lieu, ce qui interpelle, c’est que ce qui paraît injuste pour quelqu’un ne l’est pas pour l’autre et inversement. La notion de justice ne serait donc pas absolue mais relative. Dans ce cas, cela signifie que ce qui est considéré comme juste ou injuste dépend d’une certaine vision du monde. Une personne peut ainsi ressentir de l’injustice parce que l’autre s’est comportée d’une manière non conforme à sa façon de voir les choses. Autrui transgresserait alors les règles érigées dans la vision du monde d’une personne. Ceci peut être très difficile à comprendre et à admettre car notre vision du monde sont nos lunettes pour donner sens à ce qui nous entoure, pour juger ce qui est bien et ce qui est mal, ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, ce qui est juste de ce qui ne l’est pas. En ce sens, tout écart par rapport à notre vision du monde peut être source d’émotions. Très souvent, plus cet écart est important, plus l’émotion est forte. À ce moment-là, l’émotion est tellement intense qu’elle capte toute l’attention et il est alors difficile d’accéder au point de vue d’autrui pour tenter de comprendre ses motivations en utilisant la théorie de l’esprit, composante de l’empathie. Or, changer de point de vue est la clé. Non pour adopter celui d’autrui, mais pour accepter que l’on a tous des manières différentes de voir le monde et que notre vision ne représente pas la réalité, même si on en est persuadé. Cette prise de perspective est primordiale pour le bien-être et la santé, sinon, l’adhésion rigide à un système de croyance rend auto-centré et accentue le sentiment de décalage.
On peut également ressentir de l’injustice parce que l’on est victime de la transgression d’une règle établie par un règlement, une loi, une norme. Par exemple, on est puni pour quelque chose alors que l’on n’a rien fait ; exemple parfait d’un événement qui n’est pas “juste” au sens “exact” du terme si l’on suit le règlement. Toutefois, il y a derrière une vision du monde : la croyance selon laquelle le monde est juste et doit l’être en permanence. Pourtant, si l’on fait l’effort de changer de perspective, la personne qui punit a également besoin que le monde soit juste et que les erreurs soient punies. Ce n’est certes pas agréable mais cette personne le fait en pensant que sa punition est juste.
Il y a aussi le sentiment d’injustice qui ne concerne pas soi mais qui concerne autrui. Cela peut rejoindre la partie sur l'empathie et la projection éventuelle de nos sentiments et de nos peurs. La première chose à se demander est si l’autre personne ressent réellement de l’injustice. La réponse ne doit pas apparaître rapidement et intuitivement comme par défaut (“évidemment !”), mais demande un vrai travail de reconnaissance d’émotions et de prise de perspective. La seconde question à se poser concerne la source de ce sentiment d’injustice : provient-elle d’une vision du monde partagée avec l’autre personne, auquel cas, mon sentiment serait biaisé par ma propre façon de voir les choses et on retomberait dans le premier point. La source du sentiment d’injustice peut aussi être la transgression par un autre protagoniste d’un règlement établi, voire d’une norme. Ce peut être, par exemple, le règlement intérieur d’un établissement scolaire que quelqu’un va transgresser et qui n’amènera pas à une punition. Dans ce cas, ce serait notre désir de respecter le cadre qui engendrera ce sentiment. Ce comportement peut aller jusqu’à une forme importante de rigidité, car ce qui gêne la personne, c’est le fait même de transgresser la règle et non pas les conséquences (qui d’ailleurs sont parfois légères, voire inexistantes). On peut aussi ressentir de l’injustice pour quelqu’un qui est puni alors qu’il n’a rien fait. Ce sera alors la vision du monde que le monde est juste dont j’ai parlé dans le paragraphe précédent.
Nos visions du monde ne sont pas inutiles ou amenant forcément à un mal-être. On peut s’en servir comme d’une boussole qui oriente nos choix de vie selon nos valeurs (qui sont d’ailleurs des visions du monde). Il faut néanmoins être conscient qu’elles ne sont pas universelles. En ce sens, on ne peut pas les imposer, attendre qu’autrui les partagent, les respectent. En ce sens aussi, il faut faire un pas pour prendre connaissance de celles d’autrui. On ressentira alors moins de ressentiment et on s’orientera vers quelque chose de plus utile.
Résumé :
Le concept d’hypersensibilité est un concept scientifiquement flou qui repose sur du déclaratif et sur d’autres notions vagues, non liées entre elles, voire même déconnectées de la réalité scientifique.
VIII - L'origine du mythe :
Par ce qu'il n'y a pas de fumée sans feu, Elaine Aron s'est inspirée des études faites sur l'introversion de Jerome Kagan, psychologue du développement.
Lorsqu'on cherche à étudier les traits de caractères, il faut faire la différence entre tempérament et personnalité. Le premier est inné et fait référence aux schémas émotionnels et comportementaux induits par la biologie de l'individu (Un enfant qui nait n'est pas une page blanche). La seconde est acquise et fait référence au résultat complexe qui émerge de l'expérience culturelle et personnelle de l'individu.
Les travaux de Kagan concernent le tempérament introverti et extraverti. Il a découvert que l'introversion comme l'extraversion sont une particularité neurologique.
Un hyper-introverti aura un mode de fonctionnement différent d'un hyper-extraverti se traduisant par une sur-stimulation des amygdales (comme pour l'hypersensibilité). Ainsi, les évènements extérieurs vont le gêner et lui faire perdre de l’énergie, il n'en aura pas besoin et préférera se retrancher dans ses pensées. Kagan va appeler ces individus « personnes à réactivité haute ».
Les amygdales d'un hyper-extraverti sont à l'inverse sous-stimulées, ce dernier aura besoin d'évènements extérieur pour combler ce manque et aura du mal à se retrancher dans ses pensées. Ces individus seront désignés « personnes à réactivité basse » par Kagan.
Le bruit et l'agitation vont gêner un introverti car cela va stimuler ses amygdales déjà sur-stimulées naturellement. Si on déforme cette théorie on obtient l'hypersensibilité d'Elaine Aron. Lorsqu'on vous cite bêtement des études réalisées sur des sois disant « hypersensibles » il s'agit en fait d'études réalisées sur des introvertis.
A retenir :
Les travaux de Kagan nous donnent la preuve que la réactivité haute est une base biologique de l'introversion. Toutefois cette explication ne suffit pas pour expliquer l'introversion. L'étude du tempérament est un sujet complexe et il est possible que d'autres facteurs expliquent votre introversion. Si vous êtes introverti cela ne veut pas forcément dire que votre amygdale est sur-stimulée. Cela veut dire que c'est une hypothèse possible mais que d'autres facteurs peuvent expliquer votre tempérament ou personnalité. Il y a plusieurs moyens pour être/devenir introverti.
VIIII - Le succès de l'hypersensibilité du à un ensemble de biais :

L'effet barnum/forer :
Ce biais cognitif assez connu explique en très grande partie le succès de l'hypersensibilité d'Elaine Aron.
Il n'y a pas de critères objectifs de l'hypersensibilité. Pour savoir si on est concerné il suffit de se reconnaître dans la liste ci-dessus.
Le problème est qu'il est difficile de ne pas se retrouver dans cette liste.(Personnellement toutes les phrases me correspondent.) Les descriptions sont trop vagues, voire contradictoire. Ont peut donc les interpréter comme on veut :
Que signifie sont stressées par les bruits répétitifs ? Qu'un hypersensible n'aime pas les bruits ? Je ne connais personne qui ne soit pas dérangé par les bruits répétitifs. Tout le monde est concerné par cette phrase.
Elles réfléchissent trop . Que signifie cette phrase ? Est-ce quelqu'un de trop d'anxieux, quelqu'un qui se pose trop de questions sur le monde, qui est trop dans ses pensées, qui rêve trop ? Qui pense plus que la moyenne ? Qu'est-ce que cela signifie et comment on le mesure ? Comment pouvez-vous savoir ce que pensent les autres, à quelle vitesse et combien de temps ils le font ? Vous ne pouvez pas, vous n’êtes pas dans leur tête. Par conséquent vous ne pouvez pas vous situer objectivement par rapport aux autres.
Tout le monde réfléchit et pense de manière continue y compris les animaux. Cela s’appelle le vagabondage de l’esprit et il est impossible de l’arrêter chez n'importe qui. Quelque soit votre niveau d'intelligence et votre espèce vous pensez de manière continue.
Il en va de même pour la phrase : elles ont un monde intérieure riche et complexe.
Comment on défini objectivement ce qu'est un « monde intérieur riche et complexe », comment on le mesure, et comment on peut savoir à quoi ressemble le monde intérieur des autres et si le votre est plus riche et complexe que la moyenne ? Ce qui est sur, c'est qu'on ne peut pas le savoir en se reconnaissant dans une phrase.
Mention spéciale : Elles aiment aller au fond des choses. Si c'était réellement le cas elles se renseigneraient d'avantage, remettraient en question l'hypersensibilité et ne tomberaient pas bêtement dans le panneau.
De plus certains critères sont contradictoires afin que n'importe qui puisse se croire hypersensible :
Elles sont submergées par leurs sentiments mais rangent leurs émotions dans un tiroir. Ça veut dire quoi ? Qu'il faut être à la fois émotif et froid ? On ne peut pas déborder de sentiments et ne pas les laisser transparaitre, voire les oublier.
Ces phrases sont faites pour que les gens peu émotifs comme trop émotifs se reconnaissent dans cette théorie.
Même chose pour : elles n'aiment pas se tromper mais se fient à leur intuitions.
Si on n'aime pas se tromper on ne se fie pas à son intuition, on raisonne de manière analytique. Si on préfère se fier à ses intuitions il faut savoir prendre le risque de se tromper. Ces deux phrases sont contradictoires.
Par ce « qu'il nait un gogo chaque minute »( cf Barnum), le but est de maximiser le nombre de clients afin qu'ils achètent les livres, les formations et stages de développement personnels. (Vous êtes spécial et avez un potentiel inexploité ? Achetez cette formation.)
Lorsqu’on a un avantage par rapport aux autres on a pas besoin d'un coach puisqu'on est déjà compétent. On a réellement besoin d'un coach lorsqu'on a un désavantage qu'il faut réussir à combler. Le problème est que ce n'est pas vendeur de dire : Vous avez un défaut, vous êtes moins bons que les autres dans tel et tel domaine ? Cette formation vous aidera à rattraper votre retard.
L'effet Dunning-Kruger explique également le succès de l'hypersensibilité. Lorsqu'on cherche à se situer par rapport à une norme on se situe toujours un peu plus que la moyenne. Si on cherche à situer sa sensibilité deux difficultés apparaissent :
Qu'est ce que la sensibilité et quels en sont les repères qui nous permettent de nous situer par rapport à une norme ? (Le manque de repères objectifs va nous biaiser.)
Êtes vous vraiment sure d’être au dessus de la norme ?(Notre manque de capacités méta-cognitives va également nous induire en erreur.)
Les êtres humains qui s'étonnent et se félicitent d'avoir un mode de fonctionnement humain m'ont toujours surpris.
Ressentir des émotions, avoir des périodes de doutes, sur interpréter le comportement des autres et avoir des complexes n'a rien d'anormal et tout le monde expérimente forcément cela dans sa vie. Comme il est mal vu de partager ses doutes et ses ressentis, personne n'en parle. Ça ne veut pas dire que personne ne les ressent et que vous êtes le seul à les vivres. Les capacité méta-cognitives nous permettent de nous rendre compte que les autres possèdent également des émotions et vivent à peu de chose près les mêmes expériences que nous : Avez vous déjà rencontré quelqu'un qui ne doute jamais ? C'est peut être ce que vous avez cru mais ce n'est pas la réalité. Afin de ne pas être en Dunning-kruger essayez de prendre un peu de recul chaque fois que vous pensez être le seul à maitriser tel ou tel compétence.
Le biais du monde juste est une autre explication :
Il s'agit d'un biais qui ferait que les gens ont tendance à croire que si on a un avantage dans un domaine on a forcément un inconvénient symétrique dans un autre. C'est ce qui est à l'origine du mythe du génie incompris.
Pour l'hypersensibilité ça se traduit comme cela : plus on perçois de choses, plus on est « lucide », plus on en souffre car cela nous fatigue.
En réalité ont peut tout avoir comme ne rien avoir. Ou avez-vous vus qu’être un HPI signifie être mal adapté à la société. C'est tout le contraire puisqu'il s'agit de la définition même de l'intelligence : être intelligent c'est savoir s'adapter. Il est impossible d’être intelligent et inadapté. Un tel défaut traduirait plutôt un manque d’intelligence.
En ce qui concerne un autiste d'asperger qui s'avèrerait être en plus un HPI, bien que son autisme le rende inadapté à la société (l'autisme est un handicap) , il aurait un peu plus de facilité à s'adapter qu'un autiste asperger non-HPI. ( Je tiens à préciser qu'en réalité les autistes HPI sont très rare voire exceptionnels. Un autiste a autant de chance d’être HPI qu'un neurotypique et dans les fameux 2% de la population qui seraient HPI, la grande majorité sont neurotypiques.)
En ce qui concerne l'hypersensibilité elle n'existe pas donc il est difficile d'y trouver un avantage ou un inconvénient.
L'étiquetage en est une autre :
Ce n'est pas pour rien si sur tous les forums consacrés à l'hypersensibilité tous les posts se ressemblent. Les gens se forcent à adopter les codes de l'hypersensibilité par peur d’être considérés par les autres comme non-sensible. Ils s'affichent sur ces forums par biais de confirmation et de désirabilité sociale. Ils veulent êtres considérés comme des HPI hypersensibles alors qu'ils sont comme n’importe quel autre quidam. Si on n'est pas d'accord avec eux, c'est qu'on ne peut pas les comprendre puisqu'on est pas hypersensible. (Un exemple de la technique de l'étiquetage. )
En réalité ces gens jouent un rôle sur les forums. Dans leur sphère irl , ils seront comme les autres : pas plus empathique ou hyperesthésiques qu'ils veulent le faire croire mêmes si ils en sont persuadés.
X - Les autres causes :
Autre cause 1: les profils psychologiques pouvant se retrouver dans l'hypersensibilité.
Les personnes se reconnaissant dans l'hypersensibilité d'Elaine Aron ont des traits de caractères pouvant faire penser à ce qu'on va appeler par abus de langage « hyper-empathie » (contagion émotionnelle, anxiété, gentillesse, porter attention aux autres.... ) et « sens accrus » (faire attention aux détails, être attentif à son environnement). Cette théorie est un stéréotype de ces traits de caractère.
Pour le Big Five :
Les personnes ayant un niveau d'anxiété et d'agréabilité élevés peuvent correspondre à la théorie d'Elaine Aron. Ce sont des personnes supportant mal le stress, elles sont souvent angoissées et se font souvent du souci pour rien. Elles portent attention aux autres, sont aimables et très gentilles et cherchent à éviter les conflits.
Une personne ayant un niveau d'agréabilité très faible peut également justifier ses sautes d'humeur ou son sale caractère par l'hypersensibilité. Cela est étonnant car sa manière de fonctionner est à l'opposé de l'hypersensibilité : Il s'agit d'une personne peu attentive aux autres, elle ne cherche pas à éviter le conflit : elle dit ce qu'elle pense sans chercher à plaire. Elle se fiche de savoir comment ses propos vont être perçus par les autres. Elle peut se mettre facilement en colère. Malgré tout cela elle arrive quand même à se croire hypersensible à cause de ses sautes d'humeur et de sa franchise. Pour elle, elle est tellement hypersensible qu'elle déborde d'émotion et ne peut retenir sa colère. (On mesure toute la force de l'effet barnum.)
Message à ceux qui se reconnaissent dans cette description : Vous n’êtes pas hypersensibles, vous êtes juste désagréables.
Pour le MBTI:
Le type ISFJ peut faire penser au comportement d'une personne se retrouvant dans la théorie d'Elaine Aron car c'est un type connu pour être empathique et bienveillant à l'égard des autres. (Hyper-empathie)
Le type ISTJ peut aussi y faire penser car c'est un type très consciencieux et très attentif aux détails de son environnement. ( Sens accrus)
Il faut préciser que ces deux types sont très courant dans la population ce qui peut expliquer en partie le sucés de l'hypersensibilité selon Elaine Aron.
Tous les types NF s'y retrouvent également car ils aiment les sujets abstraits et sont attentifs aux autres. Ces types peuvent donc faire penser à l'archétype du zèbre hypersensible. Le problème est qu'aimer l'abstraction n'a rien avoir avec le haut potentiel intellectuel. Si il est indéniable qu'il faut être très légèrement au dessus de la moyenne pour traiter les sujets abstraits, le surplus d’intelligence n'est pas nécessaire. Etre attiré par l'abstraction est un trait de caractère et n'est pas corrélée au QI. Il ne faut pas oublier que le type le plus représenté chez les surdoués est l'ISTJ.(qui n'est pas réputé pour aimer l'abstraction mais pour suivre des modes opératoires à la lettre). Rien d'étonnant puisque ce type est le plus rependu dans la population. Il est vrai que les HPI qui marquent les esprits sont des types NT ou NF mais cela ne veut pas dire qu'ils sont tous comme ça. Ils ne sont qu'une minorité. De plus énormément de médians sont des NT ou des NF, et si ils sont plus à l'aise avec l'abstrait que le concret ça ne veut pas dire qu'ils sont HPI.
A retenir :
Le profil psychologique ou le type MBTI est indépendant du niveau intellectuel.
Aimer l'abstraction ne veut pas dire être HPI.
La sensibilité ( l'anxiété, l'amabilité, et l'empathie au sens courant du terme) tient d'avantage du profil psychologique que du niveau intellectuel.
Autre cause 2: les maladies psychiatriques.
Parce qu'il est toujours mieux perçu d’être quelqu'un de spécial, d'hypersensible et d'incompris qu'une personne malade, cette théorie peut détourner un patient d'un suivi médical et aggraver sa maladie.
L'hypersensibilité d'Elaine Aron fait penser aux symptômes de diverses maladies psychiatriques telles que le trouble bipolaire, le trouble borderline, le TDAH , la dépression, certaines phobies....
XI- La vraie sensibilité :
La théorie naïve et pseudoscientifique de l'hypersensibilité d'Elaine Aron est complètement fausse, mais cela ne veut pas dire que nous avons tous le même degré de sensibilité. J'entends par « sensibilité » différentes caractéristiques psychologiques ou neurologiques telles que :
-L'hyper-introversion : un hyper-introverti est très vite fatigué par les interactions sociales, les bruits, plus généralement tout événement qui provient de l'extérieur. Il a besoin de passer de long moments seul pour recharger ses batteries ou se concentrer. Il ne s'agit pas d'une anomalie mais d'un simple trait de caractère.
- Une trop forte subjectivité : Là aussi, il s'agit trait de caractère. La personne concernée va interpréter le monde à travers ses ressentis et ses valeurs tout en négligeant tout ce qui est objectif et factuel.
-Tous les troubles anxieux sans exception. Même si c'est plus facile à dire qu'a faire, ces derniers peuvent se soigner.
-Une mauvaise intelligence émotionnelle : Font partie de cette catégorie les personnes qui n'arrivent pas à contrôler leurs émotions, qui s'emportent facilement. Comme pour les troubles anxieux, il s'agit d'un problème qui se soigne.
Il est vrai qu'on ne réagit pas tous de la même manière et qu'on ne prend pas tous les choses de la même façon. Par abus de langage, on peut donc dire que nous n'avons pas tous le même degré de « sensibilité » mais au lieu de casser les Cxxxxxxx de votre entourage en justifiant un comportement discutable par une grande et incontrôlable hypersensibilité rappelez vous que :

Pour conclure, arrêtez de croire bêtement que vous êtes hypersensibles sans chercher à savoir si cette théorie tient la route ou pas.




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